Jeudi 12 mai 2005 :
Je suppose que j’aurai déjà dû te raconter la journée du 12 mai 2005. Mais ce n’est pas facile.
Soit je masque mes sentiments et résume en peu de mots cette journée, soit je réveille des souvenirs encore douloureux.
Je ne veux pas faire dans le sentimentalisme. Je veux pouvoir relater les faits en prenant le recul nécessaire pour ne pas tomber dans le larmoiement.
Mais il faut ne pas connaître les prisons Lyonnaises pour pouvoir rester insensible. Il n’est même pas besoin de passer le seuil de leur porte pour imaginer l’état de vétusté et d’insalubrité de l’autre côté des murs.
Ce matin du jeudi 12 mai 2005, avec ton oncle Hervé, j’ai accompagné ton père à l’Hôtel de police de Lyon.
Il avait préparé un sac avec des affaires et même du papier et un stylo pour écrire. Mais, sans doute par superstition, il l’a laissé dans le coffre de la voiture.
Nous avons été reçu par un policier qui a eut l’air surprise de nous voir, ton oncle et moi.
Il a demandé à Bernard de le suivre, et, ton oncle et moi, nous nous sommes installés dans le hall pour attendre.
J’ignore combien de temps nous avons attendu, je ne me souviens pas que nous ayons échangé des paroles. Je crois que nous nous sommes contentés d’attendre.
Puis, au bout d’un moment, un policier, peut-être le même que celui qui nous avait reçu, mais je n’ai pas fait attention, nous a dit que nous devrions rentrer chez nous.
Nous lui avons demandé comment ça allait se passer pour Bernard. Il nous a répondu qu’il n’en savait rien mais que nous serions prévenus.
Nous lui avons dit que Bernard avait préparé un sac avec des affaires, que ce sac était dans la voiture, est-ce que nous devions le lui apporter ?
Il nous a dit que nous pouvions l’apporter.
Alors nous sommes retourné à la voiture, nous avons pris le sac et l’avons ramener à l’Hôtel de Police.
Puis nous sommes rentrés. Et nous avons attendu.
Nous avons attendu toute la journée, que le téléphone sonne. Je ne saurai dire ce que nous avons fait en attendant. Je ne me souviens que d’avoir attendu ce coup de fil qui nous annonçait que Bernard avait été transféré à la prison Saint Joseph sous le numéro d’écrou X.
Drôle d’impression de penser que pour l’administration pénitentiaire ton père ne se résumait plus qu’à un numéro.
Comme nous l’avait conseillé notre avocat, nous sommes tout de suite allés à la maison d’accueil des familles pour avoir plus d’informations.
Nous avons eu du mal à la trouver et nous avons longé les murs des prisons Saint Paul et Saint Joseph.
Difficile de se trouver là en sachant que ton père était si près et pourtant si inapprochable.
Voir les murs de ces prisons si tristes, si sombres, si vieux était démoralisant.
A la maison d’accueil on nous a donner les informations dont nous avions besoin : comment faire nos demandes de permis de visites, comment transmettre des vêtements, comment avoir un parloir, etc…
Nous ne nous sommes pas attardés, d’abord parce que c’était trop déprimant d’avoir ce mur entre ton père et nous, ensuite parce que je voulais envoyer le soir même, avant la dernière levée, une lettre à ton père.
Je n’osais l’imaginer passant sa première nuit en prison, et je voulais absolument qu’il sache que nous étions là prêt à le soutenir. Que nous pensions à lui et que nous serions toujours avec lui.
De retour, chez tes grands parents j’ai donc écris cette lettre qui ne lui ai parvenu que 6 jours plus tard ! Le 18 mai.
Ce même 18 mai, il adressait à A. et à moi, ses premières lettres. C’était le temps qu’il lui avait fallu pour obtenir des enveloppes et des timbres.
Ce soir du 12 mai, j’ai longuement pleuré en songeant à la première nuit de ton père en prison.
Jusqu’à ce que j’aille me coucher j’avais réussi à éloigner de moi toute image de ton père dans une cellule. Mais soudain c’était comme si c’était moi qui me trouvais coincée entre quatre murs si proches les uns des autres que cela en était étouffant.
Et songer que ces murs seraient son seul horizon les jours et les mois à venir était totalement insupportable.
J’ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil les nuits suivantes. Et je savais que tant que je n’aurai pas revu ton père, je ne parviendrai pas à trouver ce sommeil.
Il fallait que je le voie, que je m’assure par moi-même qu’il allait bien et qu’il supportait tout ça.
Tant que je ne le verrai pas, je ne pourrai pas écarter les pensées les plus sombres.
Impossible d’ignorer tout ces faits divers relater dans les journaux, même si je ne cessais de dire à ta grand-mère qu’il ne fallait pas imaginer le pire, comment les chasser totalement de mon esprit.
Toutes ces dernières années, il était arrivé tellement de choses que je ne pensais pas pouvoir nous arriver…Se dire que « ça n’arrive qu’aux autres » ne faisait plus partie de mes capacités.
Voilà, je ne sais pas si j’ai réussi à prendre le recul nécessaire, sans doute pas, mais je ne pense pas pouvoir mieux faire pour relater cette journée.
Ta tante
Isabelle
