Bernard DUPIN

Vendredi 14 mars 2008 : Disparition inquiétante

Ce jeudi 13 mars 2008, Bernard a décidé de mettre fin à ses jours.

Pour moi, et je penses pour la plupart des gens qui le connaissait bien, cet acte extrême et désespéré a été reçu comme un immense choc.

Je ne suis pas prête d'oublier ces jours qui ont suivi sa disparition, jusqu'à la découverte de son corps.

 

Vendredi 14 mars 2008 à 13 heures, je revenais de m'acheter un sandwich pour mon repas de midi, que je passe généralement au bureau avec mes collègues. Sur le chemin, j'ai pris le temps de téléphoner à mes parents.

Je voulais les prévenir que le lendemain, avec Catherine, une amie, j'avais prévu d'aller marcher toute la journée et par conséquent que je ne mangerai pas avec eux.

C'était une sorte d'habitude, lorsque je n'avais rien de prévu, j'allais manger avec eux et Bernard, quand il était là.

 

J'ai donc eu mon père au téléphone, il n'est pas très bavard et en principe je donne mon message et on se quitte sur un « bisou, à plus tard ». Mais ce jour là, mon père m'a posé une question anodine : « sais-tu où es ton frère ? ». Je n'en savais rien alors je lui ai répondu « Non, où est-il ? ». Je pensais que lui le savait et qu'il allait me sortir une blague quelconque. Mais au lieu de cela, il m'a dit qu'ils étaient sans nouvelle de lui depuis la veille, qu'il n'était pas rentré le soir, et que si on essayait de le joindre sur son portable on tombait de suite sur sa messagerie.

Il a contacté Abel, son associé et ami de plus de 20 ans, qui lui a dit avoir eu Bernard pour la dernière fois au téléphone le mercredi soir et qu'il allait contacter toutes leurs relations pour savoir si quelqu'un l'avait vu ou lui avait parlé depuis.

J'ai demandé à mon père s'ils avaient signalé sa disparition à la police, il m'a répondu : non, mais qu'ils iraient le faire dès ce soir, s'ils n'avaient pas de nouvelle.

 

Après avoir raccroché, j'ai immédiatement cherché à joindre Bernard sur son portable mais je suis tombée sur sa messagerie, je lui ai demandé de nous rappeler dès que possible car nous étions inquiets.

 

Puis j'ai repris mon chemin jusqu'au bureau, mais je n'avais plus faim et j'étais très inquiète. Je ne voulais pas envisager un drame quelconque, mais ce n'était pas le genre de Bernard de ne pas prévenir. Il aurait pu partir à Paris rejoindre son amie, où passer la nuit sur un chantier, mais il aurait pris la peine de prévenir mes parents, il ne pouvait ignorer qu'ils se feraient du souci de ne pas le voir rentrer le soir.

 

Je n'ai pas pu me mêler à la conversation bon enfant qui régnait au bureau, alors je me suis isolée.

J'ai rappelé mon père pour lui suggérer de contacter A…, l'amie de Bernard à Paris afin de savoir si elle avait eu des nouvelles de lui aujourd'hui. Bernard n'aurait jamais passé une journée sans lui parler, c'était impossible pour lui. Cependant, si elle n'avait pas eu de nouvelles inutile de l'inquiéter, alors le plus simple était sans doute de passer par Sophie, sa sœur.

 

Puis, j'ai attendu inquiète, imaginant diverses versions : un accident de voiture, une arrestation par la police… mais cela ne tenait pas la route, nous aurions été informé.

Il y a plusieurs années auparavant, Bernard avait eu un accident de voiture, la police avait retrouvé sa voiture et avait prévenu mes parents alors que l'accident avait eu lieu à peine quelques heures auparavant.

Si Bernard avait été arrêté par la police, la première chose qu'il aurait faite c'était de demander à téléphoner à mon père. La seule fois ou il avait été arrêté cela a été son premier réflexe.

 

Appeler l'un d'entre nous en cas de problème est sans doute le premier réflexe que nous aurions tous, car nous savons pouvoir compter les uns sur les autres.

 

Non, il avait du se passer autre chose, mais quoi, j'avais beau tourner le problème dans tous les sens je ne voyais pas. Je crois que je pressentais le pire mais impossible de savoir quelle forme ce pire allait prendre. Et je ne pense pas avoir songé un seul instant au suicide.

 

Lorsque mon patron est arrivé, je suis allée le voir. Nous nous connaissons depuis près de 20 ans, il a toujours été très attentif avec moi, il était au courant de toutes les épreuves que nous avons traversées depuis plus de huit ans.

Il m'a écoutée avec attention, il a essayé de raisonner avec moi, inutile de s'affoler mais prévenir la police au plus tôt semblait la solution la plus sage.

De parler de mes angoisses m'a fait du bien et relativiser la situation, même si l'inquiétude était toujours là, en sourdine.

 

Vers 16h30, je n'en pouvais plus, il fallait que je parte, que j'agisse pour Bernard. Allez voir la police était déjà une manière d'agir.

Alors j'ai demandé à quitter le bureau pour rejoindre mes parents. Il n'y a pas eu de problème.

 

Sur le trajet jusqu'à ma station de métro, j'ai appelé mes parents pour savoir s'il y avait du nouveau. Mais, Bernard n'avait toujours pas réapparu et son associé avait joint A… à Paris, qui lui avait expliqué qu'ils s'étaient disputés au téléphone le jeudi matin.

Mes parents s'apprêtaient à se rendre au commissariat pour signaler la disparition de Bernard. J'ai dit à mon père que j'étais en chemin et que je voulais aller avec eux.

 

J'ai attrapé mon métro, et tout ça tournait dans ma tête. En attendant ma correspondance à la station de Tramway. J'ai téléphoné à A…, je ne l'ai pas eu alors je lui ai laissé un message, lui demandant si elle avait eu des nouvelles de Bernard depuis leur dispute, et qu'elle veuille bien nous rappeler car nous étions très inquiets puisque sans nouvelle de lui depuis jeudi matin, et que là nous allions signaler sa disparition.

Puis j'ai essayé de joindre Sophie, sa sœur, là aussi j'ai laissé un message lui demandant si elle pouvait joindre A…, puis j'ai précisé que nous allions à la police signaler la disparition de Bernard.

 

Mon Tram arrivait quand mon père m'a appelée pour savoir où j'étais, je lui ai dis que je serai là dans 10 minutes, il m'a alors annoncé que l'associé de Bernard l'avait re-contacté pour lui dire qu'il avait eu des précisions sur la dispute de Bernard et de A…, et qu'en fait elle avait rompu.

 

10 minutes plus tard, je m'installais à l'arrière de la voiture de mes parents et nous sommes allés au commissariat.

Là nous avons signalé la disparition de Bernard.

Lorsqu'un des agents nous a demandé si Bernard était dépressif, nous nous sommes regardés l'espace d'une seconde et en cœur nous avons répondu : Non, d'accord son amie venait de rompre, mais Bernard est quelqu'un de calme et réfléchi.

A part contacter les hôpitaux pour savoir s'il avait été admis chez eux, et vérifier qu'il n'avait pas été arrêté par la police, il ne pouvait pas faire grand-chose de plus pour nous, puisque Bernard est majeur.

 

L'agent a donc procéder aux vérifications d'usage et quelques minutes plus tard il est revenu pour nous annoncer que Bernard n'était pas dans leur base de donnée des arrestations en cours, et les hôpitaux n'avaient enregistré personne à son nom.

 

Pendant que nous attendions, A… nous a rappelé, elle était en larmes, bafouillait, s'excusait : non elle n'avait pas eu de nouvelles de Bernard depuis jeudi matin. J'ai essayé de la rassurer, je lui ai dis qu'elle n'avait rien à se reprocher, mais est-ce qu'elle savait où était Bernard quand ils avaient eu leur discussion, cela pourrait peut-être nous donner un point de départ pour le rechercher. Mais elle ne savait pas, et elle était effondrée.

 

Nous sommes repartis, sans réponse, sans grand espoir.

Il était trop tard pour contacter notre avocate qui aurait éventuellement pu nous donner des conseils sur les démarches à effectuer pour que cette disparition soit prise en compte.

Bien sûr il est majeur et il peut faire ce qu'il veut, y compris disparaître. Mais nous, nous le connaissions et nous savions inconsciemment qu'il ne s'agissait pas d'une banale disparition. Cependant, comment convaincre les autres, ceux qui ne le connaissaient pas ?

 

J'ai récupéré ma voiture et rejoins mes parents chez eux.

En tournant à l'angle de la rue, j'avais l'infime espoir de voir sa Mégane blanche garée devant la maison. Mais, il n'y avait pas de voiture.

 

Ma mère m'a demandé s'il n'avait pas pu aller trouver refuge auprès de Sonia.

 

Sonia et Bernard, cela avait été un véritable coup de foudre amical, pratiquement huit ans auparavant.

Ils s'étaient rencontrés au travail, ils avaient partagés un temps le même bureau. Les galères que traversaient Bernard ont ému Sonia, elle a appris à le connaître, a trouvé cela tellement injuste.

Sonia avait une fille du même âge que celle de Bernard. Ça a été un lien supplémentaire. Même le mariage de Sonia, n'a rien changé à la force de leur amitié.

Ils se confiaient l'un à l'autre. Se racontaient des choses qu'ils ne racontaient à personne d'autre.

Une très belle relation était née entre eux.

Et effectivement, si Bernard avait eu besoin de recul pour accepter la rupture, il aurait pu se tourner vers elle.

 

Je suis rentrée chez moi, et je l'ai appelée. Elle était en route avec son mari et sa fille pour aller dans sa famille en Alsace pour le week-end.

Elle m'a dit avoir parlé à Bernard le mercredi soir. Ils avaient passés plus de deux heures au téléphone.

Bernard lui a parlé de ses problèmes avec A… Il savait qu'il était trop pressant, trop envahissant, que A… avait besoin de respirer. Il allait faire un effort, mais il avait tellement souffert lors de sa précédente relation qu'il avait un besoin constant d'être rassuré. Il avait besoin de savoir, constamment ce qu'elle faisait, où elle était, avec qui, pourquoi elle ne le rappelait pas lorsqu'il lui laissait des messages etc… Il avait tellement peur de la perdre, peur de revivre ce qu'il avait vécu avec C… la mère de sa fille.

Le silence, c'était sans doute ce qu'il ne parvenait pas à supporter, même si ce silence ne durait que quelques heures, il envisageait le pire.

 

Moi, j'ignorais tout ça. J'ignorais quelle souffrance il vivait, j'ignorais à quelle point C… était parvenue à le démolir.

 

Cependant Sonia m'a dit qu'au téléphone, il était bien, plein d'espoir. Qu'il allait faire des efforts et que tout allait bien se passer.

Ils devaient se rappeler dans la semaine suivante pour qu'il vienne manger avec elle le week-end suivant.

 

Je ne sais pas si ce que m'a dit Sonia m'a rassuré. Je crois que je n'ai pas eu le temps d'être rassurée, car peu de temps après c'est Sophie, la sœur de A…, qui me téléphonait.

Elle avait eu mon message. Elle avait hésité à m'appeler car elle avait reçu un SMS de Bernard, la veille. Elle avait d'abord pensé que le SMS ne lui était pas destiné, mais plutôt à A….

Le message l'avait troublée mais elle n'avait pas su quoi faire, si ce n'est essayer de joindre Bernard. En effet, elle ne voulait pas nous inquiéter.

Mais aujourd'hui, depuis qu'elle savait que nous avions signalé la disparition de Bernard, ce SMS prenait une signification beaucoup plus inquiétante. Sur le coup, elle ne sait pas trop ce qu'elle s'était dit, mais connaissant Bernard, son tempérament positif, elle n'avait pas voulu lui donner un sens tragique.

 

Après quelques hésitations, elle m'a lu le texte du SMS. Et nous avons compris toutes les deux, qu'il ne présageait rien de positif.

 

Elle s'est confondue en excuses, si elle avait réagi plus tôt, si elle nous avait prévenus avant... Mais, c'était inutile, elle avait agi le mieux qu'elle avait pu. A sa place qui sait, j'aurai fait de même. Comment imaginer… ?

 

Inutile de se faire des reproches, de rejeter la faute sur les uns ou les autres. Elle n'avait rien à se reprocher, ni elle ni sa sœur.

 

Ce SMS sonnait comme un adieu, je ne me souviens plus des mots exacts, je sais qu'il parlait du dernier regard qu'il avait posé sur ma mère, et puis de la « trahison » de A… qu'il ne pouvait pas supporter.

 

Pourtant, malgré cela je crois bien que je n'ai pas pu songer qu'il avait mit fin à ses jours. Il était désespéré, mais il allait se reprendre, il avait du vouloir s'isoler pour réfléchir, digérer tout ça.

Bernard n'est pas quelqu'un d'expansif. Il avait du préférer la solitude. Et il allait revenir.

 

Avant de raccrocher, j'ai demandé à Sophie de prendre soin de sa sœur, j'étais inquiète pour elle depuis que je l'avais eu au téléphone. Sophie m'a promis d'aller la chercher et de veiller sur elle.

 

Ensuite, j'ai pris mon téléphone et j'ai appelé mon père. Je lui ai parlé du SMS, je lui ai dit qu'il fallait sans doute en informer la police car cela donnait une autre vision des choses.

Il a été d'accord, et il m'a dit qu'il y retournait de suite. Il n'a pas voulu que je l'accompagne.

 

J'ai attendu, je voulais prévenir mes frères, ceux qui n'étaient pas là.

 

Mon père m'a rappelé du commissariat, les policiers voulaient connaître les termes exacts du message, je lui ai donné le numéro de téléphone de Sophie.

 

Puis j'ai laissé un message sur Yahoo à Thierry, lui demandant de me buzzer dès qu'il se connecterait.

 

Après j'ai téléphoné à Hervé. Il était dans un magasin, la nouvelle l'a assommé.

 

Je crois que c'est une habitude, depuis quelques années je suis la messagère des mauvaises nouvelles.

 

J'ai aussi appelé Catherine, pour lui annoncer la disparition de Bernard. Elle voulait savoir si on annulait pour demain, mais je lui ai dis que non, cela me ferait du bien de prendre l'air et de ne pas me torturer avec des questions sans réponses.

 

J'ai rappelé mon père pour savoir ce qu'avaient dit les policiers.

 

J'ai eu ma mère. Mon père venait de rentrer, mais il allait repartir car on lui demandait une photo récente de Bernard.

Il a quand même pris le temps de me parler, tout d'abord pour me demander si j'avais une photo de Bernard, j'en avais mais pas toute prête, et puis il m'a dit que les policiers, après avoir eu Sophie au téléphone qui leur a lu le SMS, ont décidé d'entrer la disparition de Bernard dans la catégorie « disparition inquiétante ».

Isabelle, "sa petite soeur".



Article ajouté le 2008-05-20 , consulté 157 fois

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