Dimanche 16 mars 2008 : "Je vous aime. Adieu"
Dimanche 16 mars 2008, vers 7h du matin, j'ai envoyé un SMS à Alain, pour lui dire que je n'avais finalement pas eu le courage de rester dormir à la maison. Mais que j'allais y retourner dans la matinée.
Puis, un peu après huit heures, j'ai envoyé des SMS à Catherine, Christophe (un collègue de travail très proche et au courant de toutes les difficultés traversées par Bernard et notre famille) et mon patron pour les tenir informés.
Mes messages contenaient tous la même phrase « retrouvé voiture de Bernard avec lettre ne laissant que peu d'espoir ».
Est-ce que je cherchais à exorciser le mauvais sort ? Sans doute : continuer d'espérer alors qu'on désespère.
J'ai ensuite rejoint mes parents. Nous nous sommes installés au salon, nous occupant comme nous pouvions, lecture, SUDOKU, mais attendant la sonnerie du téléphone.
Au bout d'un moment papa est monté à son bureau, et maman au sien.
Vers 11h1/4, maman est redescendue me voir, elle m'a dit que les gendarmes avaient appelé papa, elle a cru comprendre que les recherches étaient finies.
J'ai rejoins mon père.
Je l'ai trouvé anéanti devant son bureau, il avait des larmes au bord des yeux, il m'a regardée et il m'a dit : « ils l'ont trouvé ».
Il n'a pas eu besoin d'ajouter quoique ce soit pour que je comprenne que c'était un corps sans vie qu'ils avaient trouvé.
Les gendarmes venaient de l'appeler pour lui annoncer qu'ils arrêtaient les recherches.
Mon père n'a pas réalisé de suite ce que cela signifiait et il leur a demandé quand ils allaient les reprendre.
J'ai posé ma main sur son épaule, et puis je suis redescendue.
Je suis sortie dans le jardin, et j'ai appelé Alain. Je lui ai annoncé la nouvelle, il m'a demandé si je voulais qu'il vienne, je lui ai répondu « oui ». J'avais besoin de ne pas être seule avec ma peine et celle de mes parents.
Ensuite, j'ai téléphoné à Hervé. La nouvelle l'a sonné, même si il s'y attendait un peu. Il m'a dit qu'avec Mireille ils arrivaient dès que possible. Il allait se renseigner sur les horaires des trains et me tenait au courant.
Après j'ai eu Thierry, qui m'a fait à peu près la même réponse, il allait ré-organiser son emploi du temps au boulot, et avec Christine, il prendrait la route peut-être ce soir, où bien au plus tard le lendemain matin.
J'ai poursuivi avec Didier. Pour lui, ça a été plus difficile car il devait prendre l'avion le jour même avec Nicole pour le Maroc. Il a accusé la nouvelle, comme nous tous, difficilement. Je pense que le choix a du être le plus difficile à faire, annuler son voyage ou bien le maintenir. Je crois qu'il a pris conseil auprès de Thierry qui lui a dit que cela ne servirait à rien d'annuler, qu'il parte.
J'ai enchaîné en appelant Kiki, l'ex-femme d'Hervé, toujours très proche de nous. Elle est aussi la maman de Jérémy, dont Sophie est la compagne.
Son bonjour était gai et enjoué comme à chaque fois que je l'ai au téléphone. Très dur d'annoncer une telle nouvelle au téléphone à quelqu'un qui n'est pas préparé.
Inutile de se lancer dans une conversation anodine, j'ai annoncé la couleur d'entrée de jeu : « j'ai une mauvaise nouvelle, Bernard est mort ».
Le choc de cette nouvelle, je l'ai ressenti aux quelques secondes de silence qui ont suivi.
Les questions sont arrivées : comment ? pourquoi ?
Annoncer la nouvelle était déjà difficile, développer m'était quasiment impossible. J'ai résumé en quelques phrases les événements de ces trois derniers jours. Et puis, je lui ai dis que je pensais que Jérémy aurait besoin de soutien. Je l'avais eu au téléphone (avant la découverte du corps) et je l'avais senti anéanti : il devait soutenir Sophie et sa sœur qui toutes deux culpabilisaient, à tort.
C'était demander beaucoup pour un jeune homme d'à peine 27 ans, si proche de Bernard.
Il ne me semblait pas humain de demander à quelqu'un d'assumer seul un tel poids.
J'ai obtenu la réaction attendue, je connaissais bien « notre » Kiki et je savais qu'elle saurait quoi faire. Elle m'a dit qu'elle se rendait à Paris immédiatement.
Et, je l'ai appris plus tard, c'est exactement ce qu'elle a fait, malgré son problème de dos (elle était tombée sur le dos dans la salle de bain, et était pratiquement bloquée), le soir même, elle était à Paris auprès de son fils, Sophie et A…
J'ai continué l'annonce de la nouvelle, en téléphonant à Patricia. Je n'ai pas eu grand-chose à dire, mon appel, le son de ma voix, elle a compris de suite.
Je lui ai demandé si elle pouvait se charger d'informer le reste de la famille (oncle, tantes, cousin, cousines). Elle m'a dit qu'elle s'en occupait.
J'ai fini en envoyant un SMS à Catherine, Christophe et mon patron, le texte tenait en deux phrases : « Ils l'ont retrouvé. C'est fini. Isabelle » que dire de plus ?
Papa s'est chargé de prévenir l'associé et ami de Bernard.
Alain est arrivé.
Maman s'est mise à la cuisine.
Chacun cherchait une occupation pour surmonter sa douleur.
Il restait encore des gens à prévenir, mais pour la plupart, mes parents ont décidé d'attendre après la cérémonie d'adieu. Nous savions qu'ils feraient leur possible pour être présents, même si pour cela il leur fallait traverser la France. Et nous ne voulions pas leur imposer ça. Certains devaient même être sur le départ, puisqu'ils avaient proposé à mes parents de partir avec eux. Inutile de leur gâcher leurs vacances. Ils apprendraient la nouvelle à leur retour.
Et puis, il y avait Joël, l'ami d'enfance, l'ami fidèle, le presque frère de Bernard. Nous n'avions pas ses coordonnées. Bernard les avait sans doute quelque part mais où ?
Sur Internet je ne les ai pas trouvées, alors j'ai cherché celles de son père. Je l'ai appelé, je me suis présentée comme la sœur de Bernard, désirant joindre Joël, il m'a demandé à quelle sujet, je lui ai dis que je voulais le prévenir du décès de Bernard. Un accident je suppose, m'a-t-il demandé. Non, il s'est jeté du haut d'une falaise.
Il m'a donné les coordonnées de Joël. Je l'ai appelé, je me suis à nouveau présentée comme la sœur de Bernard, et je lui ai annoncé la nouvelle. Il ne m'a pas demandé pourquoi, il a juste voulu savoir où cela s'était passé, et où et quand auraient lieu les funérailles.
A l'heure qu'il était je n'en savais rien. J'ai dit que je le tiendrai informé, mais que s'il ne pouvait pas venir, nous le comprendrions tout à fait. Albi n'est pas forcément la porte à côté et nous savions tous que sa femme luttait depuis déjà plusieurs années contre un cancer généralisé. Mais, il m'a dit qu'il tenait absolument à être présent et m'a demandé pourquoi Bernard ne l'avait pas appelé…
Je n'ai pas voulu prévenir Sonja tout de suite, elle était avec sa famille en Alsace, inutile de lui gâcher ces moments. Je devinais déjà la violence de sa douleur.
Nous nous sommes mis à table, sans grand enthousiasme.
Le téléphone a commencé à sonner. Martine, la sœur de Patricia, puis Gaëlle, la cousine et presque jumelle de Bernard.
Ni papa, ni maman, n'avaient la force de tenir une conversation, la plupart du temps, je décrochais le téléphone moi-même, ou bien, je prenais rapidement le relais.
Papa a prévenu Jean, un ami de longue date, très proche de nous tous. Il nous a pratiquement tous connus au berceau. Un peu comme une seconde famille.
Bien sûr, il a été abasourdi par la nouvelle. Plus tard, dans l'après midi, il est venu nous soutenir.
Vers midi trente, les gendarmes ont rappelé papa, pour diverses formalités.
En même temps, les pompes funèbres ont aussi téléphoné. Je les ai eu au téléphone, j'ai pris note de leurs instructions : ils avaient besoin du livret de famille, souhaitaient nous rencontrer le lendemain après midi pour organiser la cérémonie, où souhaitions nous qu'il soit inhumé ? Ils m'ont aussi précisé qu'ils feraient leur possible pour rendre Bernard présentable, mais la chute avait causé beaucoup de dégâts, même au visage et puis il fallait leur apporter des vêtements. J'ai tout noté, tout enregistré. Puis, j'ai retransmis à mon père.
Nous avons fini de manger. Maman a fait la vaisselle, comme à son habitude.
Et puis, nous (mes parents, Alain et moi) nous sommes rendus au commissariat de Lagnieu.
Les gendarmes ont été surpris de nous voir si tôt. Ils nous ont demandés si nous ne souhaitions pas prendre du temps avant de procéder aux diverses formalités, qu'il n'y avait pas d'urgence.
Mais nous voulions savoir, maintenant.
Nous voulions prendre connaissance de la lettre laissée par Bernard, et savoir où ils avaient retrouvé son corps.
Nous voulions des réponses.
Le commandant nous a fait passer dans son bureau. Il a demandé à ce qu'on nous apporte les différents objets retrouvés dans la voiture de Bernard, notamment sa sacoche avec ses papiers personnels et puis sa petite mallette de travail.
Il n'y avait pas grand-chose.
Il nous a expliqué que Bernard avait fait une chute de plus de 60 mètres, et que le médecin légiste avait affirmé qu'il était mort sur le coup et n'avait pas souffert. Même si ce n'était pas la vérité aurait-il pu nous dire autre chose que cela ?
Ensuite, il a tendu à Alain une copie de la lettre de Bernard. Il a regardé ma mère en lui disant que la lettre était très dure, et qu'il valait peut-être mieux qu'elle attende avant d'en prendre connaissance. Il a ajouté qu'ils devaient être très proches, et maman a répondu « oui, nous étions très proches ».
Comment aurait-il pu en être autrement ? Nous étions, nous sommes toujours tous très proches les uns des autres, malgré les distances.
Alain m'a remis la lettre, je l'ai lue et j'ai senti des larmes arriver au bord de mes yeux, puis j'ai donné la lettre à mon père, nous nous sommes regardés et il nous est apparu évident que maman pouvait en prendre connaissance dès à présent.
Effectivement cette lettre était très dure, mais ce n'était pas son contenu en lui-même qui était dur. Non, il n'y avait rien d'agressif, aucun reproche, aucune colère, seulement beaucoup d'amour et de désespoir.
Cette lettre commençait par ce mot « Maman » et ce terminait par « Je vous aime. Adieu ».

En la lisant, j'ai compris pourquoi, le commandant, nous avait dit la veille, qu'il n'y avait peu d'espoir de le retrouver vivant et qu'il fallait se préparer au pire.
Nous avons remis le livret de famille au commandant pour qu'il le transmette aux pompes funèbres qui en auraient besoin dès le lendemain matin, pour accomplir les formalités nécessaires.
Et puis, nous avons voulu savoir, où ils avaient retrouvé le corps de Bernard. Le commandant nous a donné toutes les explications nécessaires, il s'adressait plus précisément à mon père et à moi, puisque nous étions les seuls à connaître les lieux.
Il nous a proposé de nous conduire sur place, lorsque nous le souhaiterions.
Aujourd'hui, ce n'était pas possible, car avec les élections municipales, ils avaient fort à faire. Nous même nous n'y tenions pas, nous voulions attendre un peu.
Et nous avons repris le chemin de la maison, avec les quelques affaires de Bernard, et surtout une copie de la lettre.
En rentrant nous avons trouvé un message d'Hervé nous informant que finalement ils allaient prendre la route et qu'ils arriveraient dans la nuit.
Didier aussi avait appelé avant d'embarquer.
Jean a téléphoné pour savoir s'il pouvait passer.
Alain est reparti chez lui.
Jean est arrivé.
L'après midi s'est passé.
Jean est rentré chez lui.
J'ai essayé de joindre Sonja, j'ai laissé un message sur son répondeur. Je n'ai pas pu prononcer beaucoup de mots, seulement que j'avais une mauvaise nouvelle et que Bernard était mort, puis les mots se sont étranglés dans ma gorge et j'ai raccroché.
Nous avons mis la télévision en marche.
Nous avons grignoté un bout.
J'ai à nouveau essayé de joindre Sonja, cette fois elle a décroché de suite, j'entendais des bruits derrière elle. Je lui ai demandé si elle avait eu mon message, mais elle m'a dit qu'elle avait du monde à la maison et qu'elle n'avait pas eu le temps d'écouter ses messages. Je lui ai alors annoncé de vive voix la nouvelle. Sa réaction a été aussi forte que je l'avais imaginée. Elle est partie en larmes en hurlant presque : « pourquoi, mais pourquoi ? » et puis ce fut les sanglots. Je savais que nous ne pourrions rien dire de plus, je lui ai alors proposé de se rappeler plus tard, le lendemain.
Eric, un cousin, est arrivé. Il avait ramené sa mère à la clinique, où elle était en convalescence, et il était passé nous soutenir, Patricia l'avait prévenu.
Nous avons regardé la soirée électorale à la télé. C'était plus un moyen de s'occuper l'esprit qu'autre chose.
Eric est resté jusqu'à près de 23 heures, discutant de choses et d'autres, des élections, de Bernard, de la famille...
Moi, je suis restée jusqu'à l'arrivée d'Hervé et Mireille, il n'était pas loin de minuit. Nous avons discuté un moment, puis je suis rentrée chez moi où j'ai laissé libre cours à ma douleur.
Il fallait évacuer toutes ses larmes.
Isabelle.

Commentaires
Florence le 28/08/2009 à 17:19:49Il me manque vraiment...