Ta naissance
Le 4 mai 1994, demeurera pour ton père le plus beau jour de sa vie.
Ce jour là, il a son avenir devant lui, un avenir qu'il imagine magnifique entouré de la femme qu'il aime et de son enfant.
Cette enfant, toi, c'est pour lui un aboutissement, la plus belle réussite de sa vie. Il en est si fier.
Mais la vie s'est montrée cruelle avec lui, et après ta naissance, va commencer pour lui un interminable calvaire qui va peu à peu le détruire.
Pourtant, jusqu'à la fin de sa vie, il ne cessera de répéter que tu es la plus belle chose qu'il lui soit arrivé, il s'accrochera à l'espoir que tu lui sera rendue et qu'il pourra enfin te prouver toute la tendresse et tout l'amour qu'il avait pour toi.
Tout ça, petite fille, il n'y a plus que nous pour te le dire. Et ce n'est pas facile. Nous n'avons aucun moyen de t'atteindre.
Ta mère a dressé un fossé entre toi et nous. Elle érige sans cesse de nouvelles barrières faites de mensonges. Aujourd'hui encore, alors que ton père n'est plus là, elle poursuit son travail de destruction, mais c'est une autre histoire.
J'ignore si ces mots te parviendront, mais pour ton père et pour toi, je reprends la plume pour te raconter ton père et sa souffrance.
Le 4 mai 1994, tu viens au monde. Ton père est fou de joie.
Il a accompagné ta mère dans toute sa grossesse, s'informant sur tout. Faisant toutes les démarches avec elle. Il a même pris quelques kilos, « par solidarité » plaisante-t-il.
Ce n'est pas un père passif, il veut être présent, il assiste à ta naissance.
Il veille sur toi.
Tu as toujours été sa fierté. Ta photo ne le quittait pas, ton prénom et ta date de naissance lui servait de mot de passe, de code secret.
Tes grands-parents paternels vont te voir dès ta naissance à la clinique.
Le 21 mai 1994, avec Alain, Nadia, leurs deux enfants -tes cousins et cousines- et tes grands parents paternels, je me rends à Pertuis pour faire ta connaissance.
Ta mère est distante, on sent qu'elle fait des efforts pour faire bonne figure. Mais déjà elle se mure dans son silence.
Elle refuse de venir se promener avec nous.
Le 23 mai, nous nous rendons tous ensemble à Cavaillon, chez notre cousine Patricia. Là encore ta mère semble absente, parlant peu, se tenant à l'écart.
Le 19 juin, nous nous retrouvons tous à Meyzieu, chez Alain et Nadia, qui ont organisé une fête pour les anniversaires de leurs deux enfants et des deux enfants de Patricia, tous nés entre le 26 mai et le 26 juin.
Tes parents sont là, avec toi.
Ta mère se tient à nouveau à l'écart des festivités.
Ton père met ce comportement sur le baby blues, il a lu, et d'autres personnes lui ont expliqué, que parfois après la naissance de leur enfant, les femmes se sentent délaissées, reléguées au second plan et tombe dans une sorte de dépression, de mélancolie.
Il essaie de la rassurer. Il se dit qu'il lui faut du temps et qu'il doit être patient. Mais ce silence et cette distance deviennent pesants dans leur couple.
Pour les vacances d'été, il propose d'aller chez les parents de ta mère, en Charente, entourée de sa famille peut-être que ta mère reprendra le dessus.
Elle parviendra peut-être à parler avec sa mère et à lui confier ce qui ne va pas.
Lui, a essayé mais elle reste obstinément silencieuse.
A la mi-août, ton père doit reprendre son travail. Ta mère a perdu son emploi juste avant son départ en congé maternité, elle n'a donc pas de contrainte à ce niveau, et souhaite rester jusqu'à la fin du mois.
Même s'il en coûte à ton père de vous laisser toutes les deux, il espère que cela permettra à ta mère de retrouver une certaine stabilité. Alors il reprend la route, tout seul.
Début septembre, ton père s'inquiète de votre retour. Mais ta mère ne semble pas décidée, elle souhaite prolonger son séjour d'encore trois ou quatre semaines.
En fait, sans lui en parler, elle a déjà entamé des recherches pour trouver du travail sur Saintes.
Ton père accepte cette situation, bien qu'il en souffre. Il a décidé de lui laisser du temps pour se remettre.
Ton père est, était, comme ça, capable d'une très grande patience, surtout avec les gens qu'il aime. Il n'a jamais cherché à brusquer ta mère, mais plutôt à la comprendre.
En octobre, ta mère lui demande encore un peu de temps. Son séjour chez ses parents lui fait du bien. Elle lui promet de rentrer en novembre.
Et début novembre, elle est d'accord pour retourner à Pertuis. Ils se mettent d'accord sur les modalités du voyage.
Il viendra en train, et ils repartiront ensemble, le dimanche 13 novembre, avec la voiture de ta mère.
Ton père arrive donc chez les parents de ta mère et tout se passe bien, jusqu'au dimanche 13 novembre au matin. Alors que ton père commence à préparer les bagages pour le retour, ta mère lui annonce qu'elle ne pourra pas repartir avec lui, car elle a un entretien d'embauche le lendemain. Elle lui dit que pour elle c'est une opportunité à ne pas rater.
Ton père doit donc, en catastrophe, se débrouiller pour retourner à Pertuis par ses propres moyens. Il appelle un collègue de travail qui accepte de le récupérer au train, à Marseille, le lundi matin et de le conduire directement au boulot, puis le ramener le soir à Pertuis où se trouve sa voiture.
Ton père est malheureux, car il ne sait plus quoi faire. Il mise sur le temps pour ramener ta mère à un certain équilibre. Mais le doute commence à l'envahir.
Début décembre, ta mère, qui n'a toujours pas trouvé de travail sur du long terme à Saintes, lui annonce qu'elle prévoit de rentrer avec lui après les fêtes de fin d'année.
Ils décident de passer Noël chez les parents de ta mère, et le jour de l'an à Meyzieu.
Le soir de noël, elle doit assurer un intérim jusqu'à 21h30.
Ton père et tes grands parents maternels préparent les festivités et s'occupent de toi.
Ils attendront ta mère jusqu'à près de minuit. Quand elle arrive enfin, ils lui demandent ce qu'elle fabriquait, et lui disent qu'ils étaient inquiets. Mais, incapable de donner une explication, ta mère entre dans une violente colère qui surprend même ses parents.
Dans la foulée, elle annonce à ton père qu'elle n'a finalement pas l'intention d'aller passer le jour de l'an à Meyzieu.
Elle s'oppose même à ce que ton père t'emmène avec lui. Puisqu'elle n'a pas pu passer noël avec toi, elle veut au moins passer le jour de l'an avec toi.
Ton père, doit donc à nouveau s'organiser pour prévoir un train aller et retour, pour passer le jour de l'an avec sa famille à Meyzieu.
Par la suite, il apprendra que ta mère a passé le jour de l'an avec des amis, sans toi.
Malheureux, même s'il ne le montre pas, ton père passe le jour de l'an avec nous. Il excuse ta mère pour son absence. Quant à ton absence, il nous explique que le voyage en train aurait été trop fatiguant pour toi et qu'il a préféré venir tout seul.
Après ce réveillon en famille, il repart chez les parents de ta mère, et tous les trois (ta mère, ton père et toi) vous rentrez enfin chez vous à Pertuis.
Cependant au bout de cinq jours, ta mère décide de repartir chez ses parents et elle t'emmène avec elle.
Ton père, qui avait bien senti que l'indécision de ta mère et ses atermoiements cachaient une volonté de quitter de façon définitive la région, avait, sur la fin de l'année 1994, fait une demande de mutation auprès de sa société pour un poste sur la région charentaise.
Il pensait ainsi, qu'en offrant à ta mère la possibilité de s'installer tous les trois à proximité de chez ses parents, là où elle semblait vouloir vivre, tout rentrerait dans l'ordre.
Qu'importe si pour cela il lui faut quitter une région où il vit et travaille depuis 1988, où il a fait sa place, s'est lié d'amitié avec un grand nombre de personne.
Il est prêt à tout recommencer ailleurs, s'il peut vous avoir toutes les deux près de lui.
Début 1995, il apprend qu'un poste pourrait être disponible sur la région Bordelaise. Ce poste est moins rémunéré et moins intéressant que son poste actuel, cependant, pour toi et ta mère, il est prêt à l'accepter et en parle à ta mère.
C'est à ce moment seulement, qu'elle lui annonce que de toute façon, elle n'a nullement l'intention de vivre à nouveau avec lui.
La rupture est définitive.
Les blessures de ton père sont déjà là, dans cette longue période de silence et d'indécision. Elles sont latentes, à peine visibles mais le mal est fait, et la suite des événements empêchera toute cicatrisation, toute guerison.
Isabelle, ta tante

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