Bernard DUPIN

Donne moi encore un peu de temps, petite fille, et je te parlerai de cette période de la vie de ton père, la plus douloureuse, celle qu’il a vécu loin de toi.

 

 

J'ai tenté à plusieurs reprises de te parler de ces moments qui ont suivi l'arrivée des gendarmes chez ton père.

Te parler de ces moments de profonds désespoirs qu'a traversé ton père, tout seul. Loin de sa famille, loin de ses amis et sans plus aucune nouvelle de toi.

Te parler de ce procès où il lui a été impossible de se défendre, tous ses arguments étant rejetés comme n'étant pas une preuve contre les accusations portées par ta mère, qui n'étaient pourtant pas plus étayées par des preuves.

Te parler de cette longue procédure faite d'incertitude, pendant laquelle ton père, et nous même, sommes passés de l'espoir au désespoir, au gré des jours qui s'écoulaient rempli de confiance ou non en la justice.

Te parler de ce jugement qui s'est abattu sur ton père, et sur nous, comme un couperet anéantissant à jamais notre confiance en la justice.

Te parler de l'angoisse qui nous a étreint mes parents, mon frère, ma belle-sœur et moi, dans cette longue attente du retour de ton père le lendemain de l'annonce de sa condamnation.

Te parler de son incarcération, de ces interminables semaines où nous sommes restés sans nouvelles, lui de nous, nous de lui.

Te parler de ses premiers lettres pleines de désespoir, de ce premier jour où, avec mes parents, j'ai enfin pu le voir. Te parler de ses yeux…

 

J'ai essayé, mais la colère, la révolte a tout emporté, réveillant des douleurs, des souffrances plus grandes et plus fortes que jamais. Car tous les mots que j'écrivais me ramenaient à l'immense rage née de mon impuissance face à tous ces événements.

Nous ne disposions d'aucun moyen de prouver la fausseté de ces accusations. Parce que nul ne peut les prouver. C'est la nature même de ce genre d'accusation, il n'existe aucune armure pour s'en prémunir. C'est une arme de lâche. C'est une arme que n'importe qui peut manipuler. Et c'est une arme, hélas, qui est de plus en plus utilisée.

 

Aujourd'hui, cela fait six mois que ton père a choisi de mettre fin à ses jours. Parce que ce jour là, après toutes ces épreuves subies, il lui est apparu plus facile de se jeter du haut d'une falaise que de continuer à avancer dans un monde avec lequel il était en rupture. Ce monde qui l'avait si cruellement déçu.

 

J'essayerai à nouveau de te parler de tous ces événements, mais il va me falloir du temps. Je ne suis pas encore prête. Pour le moment, j'éprouve l'irrésistible, et justifiée, envie de montrer du doigt et d'inscrire au banc des accusés tous les responsables de ce drame : juges, avocats, psychologues, psychanalyste et ta mère. Or cela n'avancerait à rien.

Cela ne t'aiderait pas à mieux connaître ton père et cela ne m'aiderait pas à surmonter ma souffrance.

Alors donne moi encore un peu de temps et je te parlerai de cette période de la vie de ton père, la plus douloureuse, celle qu'il a vécu loin de toi.

 

Ta tante, Isabelle



Article ajouté le 2008-09-13 , consulté 79 fois

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